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Archives / Divers / La légende de la vieille cloche de Saint-Gilles

La légende de la vieille cloche de St-Gilles

La paroisse de Saint-Gilles-aux-Prés avait une vieille cloche et un vieux moine curé.

La cloche était si fêlée que sa sonnerie ressemblait à une toux de vieille femme qui faisait mal à entendre et qui attristait les laboureurs, les bergers, répandus dans les champs, et les bucherons de la forêt.

Le curé, Père Eusèbe, était solide encore, malgré ses soixante-quinze ans. Et il était aimé de ses ouailles à cause de sa bonhomie et de sa grande charité.

Comme l'époque approchait où le Père Eusèbe devait accomplir la cinquantième année de son sacerdoce, ses paroissiens résolurent de lui offrir un cadeau d'importance pour fêter cet anniversaire.

Les trois marguilliers firent secrètement la quête dans toutes les maisons, et, quand il eurent réunis cent écus, ils les portèrent au curé en le priant d'aller choisir lui-même une cloche neuve.
- Mes enfants, dit le Père, mes chers enfants... c'est évidemment le bon Dieu qui... pour ainsi dire... en quelque manière...
Et il n'en put dire plus long, tant il était ému.

Dès le lendemain, avec la permission de son abbé, Père Eusèbe se mit en route pour acheter la cloche. Il devait faire à pied deux lieues de pays, jusqu'au bourg, où passait la dilligence qui menait à la ville.

Il voyageait, récitant son chapelet, rêvant à sa cloche, quand il vit, sur le bord de la route, une voiture de saltimbanque dételée. Non loin de cette voiture, un vieux cheval était couché sur le flanc, les quatre pattes allongées et raidies, les cerceaux des côtes et les os pointus de la croupe crevant la peau usée, du sang aux naseaux, la tête énorme et les yeux blancs.

Un vieil homme et une vieille femme vêtus de haillons bizarres et de maillots de coton rosâtre étoilés de reprises, étaient assis au bord du fossé et pleuraient le vieux cheval. Une fille de quinze ans surgit du fossé et courut vers le prêtre en disant :
- La charité, Monsieur le Curé ! La charité, s'il vous plaît !
La voix était rauque et douce à la fois et modulait sa prière comme une chanson.
Le Père, ralentissant sa marche, avait tiré de son porte-monnaie une pièce de deux sous. Mais, ayant rencontré les yeux de l'enfant, il s'arrêta et se mit à l'interroger.
- Mon frère, expliqua-t-elle, est en prison parce qu'on a dit qu'il avait volé une poule. C'est lui qui nous faisait vivre et nous n'avons pas mangé depuis deux jours.
Le Père remit les deux sous dans sa bourse et en tira une pièce blanche.
- Moi, continua-t-elle, je sais jongler, et ma mère dit la bonne aventure. Mais on ne nous permet plus de faire notre métiers dans les villes et les villages. Et maintenant, voilà que notre cheval est mort; qu'est-ce que nous allons devenir ?
- Mais, demanda le curé; ne pourriez-vous pas chercher de l'ouvrage dans le pays ?
- Les gens ont peur de nous et nous jettent des pierres. Puis, nous n'avons pas appris à travailler; nous ne savons faire que des tours. Si nous avions un cheval et un peu d'argent pour nous habiller, nous pourrions encore vivre de notre état... Mais il ne nous reste qu'a mourrir.
Le Père remit la pièce blanche dans son porte-monnaie.
- Aimes-tu le bon Dieu? Demanda-t-il.
- Je l'aimerai s'il nous vient en aide.
Le bon curé sentait à sa ceinture le poids du sac où étaient les cent écus de ses paroissiens.
La mendiante ne quittait point le saint prêtre des yeux, de ses yeux de tzigane que les prunelles emplissaient tout entiers. Il questionna :
-Es-tu sage ?
- Sage ? fit la tzigane avec étonnement, car elle ne comprenait pas.
- Dis "Mon Dieu, je vous aime!"
L'enfant se taisait, des larmes plein les yeux. Le bon vieux curé n'y pouvant plus tenir entr'ouvrit son manteau et ramena le gros sac plein d'argent.
La tzigane l'attrapa d'un geste de singe et dit :
- Monsieur le Curé, je vous aime.
Et elle s'enfuit vers les deux vieux qui pleuraient toujours le cheval mort.

Le brave curé continua sa marche, songeant à la misère où il plaît à Dieu de tenir certaines de ses créatures, et le priant d'éclairer cette petite bohémienne qui, visiblement, n'avait pas de religion.
Mais tout à coup, il s'avisa que ce n'était plus la peine d'aller plus loin, puisqu'il n'avait plus l'argent de la cloche.
Et il revint sur ses pas.
Il avait peine à comprendre maintenant comment il avait pu donner à une mendiante inconnue, à une saltimbanque, une somme si énorme et qui ne lui appartenait point.
Il pressa le pas, espérant revoir la bohémienne. Mais il n'y avait plus au bord du chemin que le cheval mort et la roulotte dételée.
Il médita ce qu'il venait de faire. Il avait abusé de la confiance de ses ouailles, détouné un dépôt, commis une espèce de vol !
Et il entrevoyaint avec terreur les conséquences de sa faute. Comment la cacher ? Comment la réparer ? Où trouver cent autres écus ? Et en attendant, que répondre à ceux qui l'interrogeraient ? Quelle explication donner de sa conduite ?
Le bon curé expiait cruellement sa générosité. Mais la Providence n'entend-elle pas toujours la prière des coeurs généreux ?

Le jour fixé pour les noces d'or du vieux moine curé et pour le baptème de la cloche était passé depuis longtemps. Les habitants du bourg s'étonnaient d'un tel retardement. Des bruits se répandaient.
Un parti se formait contre le digne desservant. Quand il marchait dans la rue, il y avait des chapeaux qui restaient sur les têtes, et il entendait sur son passage des murmures hostiles.
Le pauvre saint homme était accablé de remords. Il concevait toute l'étendue de sa faute. Il en éprouvait la plus douloureuse attrition : et pourant il avait beau faire, il ne pouvait arriver à la contrition parfaite.
C'est qu'il sentait bien que cette aumône imprudente, cette aumône de l'argent d'autrui, il l'avait faite comme malgré lui et sans avoir même la liberté d'y réfléchir. Il se disait aussi que cette charité déraisonnable avit pu être pour l'âme ignorante de l'enfant des bohémiens la meilleure révélation de Dieu et le commencement de l'illumination intérieure.

Cependant, l'angoisse de sa conscience devenait intolérable. Sa faute grossissait rien qu'en durant. Un jour, après être resté longtemps en prière, il résolut de se décharger de son péché en le confessant publiquement à ses paroissiens.
Le dimanche suivant, il monta en chaire après l'Evangile, et, plus pâle et raidi d'un plus sublime effort que les martyrs dans l'arène, il commenca :
- Mes chers frères, mes chers amis, mes chers enfants, j'ai une confession à vous faire...
A ce moment, une sonnerie claire, limpide, argentine, chanta dans le clocher et remplis la vieille église... Toutes les têtes se retournèrent et un chuchotement émerveillé parcouru les bancs des fidèles :
- La cloche neuve ! La cloche neuve !

Etait-ce un miracle ? Et Dieu avait-il fait apporter la nouvelle cloche par ses anges, afin de sauver l'honneur de son charitable ministre ?
Ou bien le Frère qui le servait était-il allé confier l'embarras de son vieux maître à l'abbé du monastère et cet excellent prélat s'était-il arrangé pour faire au Père Eusèbe cette jolie surprise ?

Quoiqu'il en soit, les paroissiens ne surent jamais ce que le vieux moine avait à leur confesser.

Extrait de l'Appel de Saint-Hubert - Revue paroissiale
Deuxième année - N° 4 - Octobre 1935
Imprimerie Lucien FELIX - Saint-Hubert

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Dernière mise à jour le 17/07/10 18:12